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Bureaux + Équipements

Tap Tap Tower

Encore aujourd’hui il me paraît incroyable que tout ceci puisse exister.
En y réfléchissant, cette incrédulité est sans doute celle d’un occidental qui ne sait plus voir la nécessité des choses. Il vient d’un pays riche et ne peut se mettre à la place de ceux qui, sans faire de misérabilisme, ont l’habitude de survivre.
L’expérience s’acquiert par la chose vécue, le reste n’est que de l’information.
Je ne suis pas Haïtien, je ne suis pas créole, ça n’est pas ma culture et c’est bien pour cela que je me sens à ma place.
Je ne suis là que pour rendre service et je n’ai rien à revendiquer, je suis tranquille.
Il y a dans ces demandes de construire à Miami et en Haïti un optimisme, une attitude positive absolument extraordinaire. C’est improbable et inattendu, l’énergie ainsi développée est capable de transcender les quelques minuscules craintes que nous pourrions avoir.
Ce projet est un formidable pied de nez à tous les cyniques dominants. C’est l’antithèse du renoncement et de l’aquoibonisme. Des gens veulent faire, leur ambition est légitime et sans limite, comment pourrions-nous agir autrement qu’en les accompagnant ? Comment leur offrir autre chose ? Les projets devront être à la hauteur de cette exigence et de leurs audaces pour transformer ces rêves en réalité.
La réussite de l’un et l’autre résidera dans la simplicité de la réponse proposée. Il doit s’agir dans les deux cas de réponses apparaissant comme évidentes, simples. C’est une alchimie très difficile à atteindre qui repose sur l’attention, la pensée, l’imagination et la patience.
Notre travail commence là où s’affiche un refus, là où le silence ne peut être muet. Il s’agit de savoir reconvertir l’adversité en avantage : l’échec perd sa valeur négative à partir du moment où il devient une activité, une motivation.

Excentricité

Bidonchamps,
En Haïti, le risque est bien trop grand de décider d’une ville devant un écran. On ne peut qu’en pressentir les germes dans la plus grande humilité.
Nous avons alors répertorié chacun des foyers d’habitations existant. Ces constructions sont venues s’installer aux endroits les plus propices. Nous continuons l’histoire en faisant confiance au bon sens.
Puis nous agissons de manière excentrique ; partir du plus petit, du strict nécessaire puis élargir :
D’abord, la base de vie, la base dure, celle qui doit rester contre vents et marées. En brique fabriquée sur le site. Au centre, la cuisine et la salle de bain en maçonnerie et le plateau distribuant les différentes pièces dont les affectations sont celles prévues.
Puis les terrasses.
Ensuite chacune de ces constructions sera placée l’une par rapport à l’autre pour s’adapter au climat. Par exemple, il n’y aura pas de grande trouée longiligne, et ce pour protéger les maisons des vents violents ou des pluies battantes. Elles sont toujours en quinconce pour créer des ombres sur les terrasses ou sur les places disséminées.
C’est ça la construction vernaculaire, c’est la construction dans le bon sens.
Notre souhait, en imaginant cette variété de lieux est qu’ils soient toujours vrais, qu’ils deviennent une réponse à un besoin, pas d’artifice ! Il n’y a pas d’histoire sans vérité.
« La pénurie est la mer de l’innovation sociale et technique »
Construction des villes
Le bidonville
Pour reprendre les termes de Yona Friedman, il s’agit d’une agglomération nouvelle édifiée au fur et à mesure des nouveaux arrivages, à part ceux qui viennent en ville dans l’espoir d’y trouver un moyen de survie. Ils construisent leur habitation avec les moyens dont ils disposent, le plus souvent sans savoir-faire mais en fonction de leur ingéniosité et de leur goût personnel. Souvent ces quartiers font preuve d’une ingéniosité technique exceptionnelle.
Up side down
Il reste que ces quartiers sont le symbole de la misère qui prolifère. Sans tomber dans une forme d’idéalisation, nous avons cherché à traduire la formidable énergie de ces villes pour la transformer en vecteur de modernité.
La rue en est un exemple puissant. La vie transpire à chaque mètre de bien plus d’activités que celles auxquelles nous sommes capables de penser et que ce qu’elle est capable d’assumer.
Elle appartient à tout le monde et tout y est possible ! Elle foisonne de secrets, de raccourcis, de chemins de traverse.
C’est cette fourmilière horizontale, ce fatras vernaculaire que nous souhaitons transposer en totem vertical, symbole d’un renouveau haïtien et d’une immense partie de l’humanité.
Pour la découvrir nous avons imaginé plusieurs parcours correspondant aux différents rythmes des visiteurs.
La tour flotte au-dessus d’une forêt tropicale qu’il faudra voir renaître sur l’île. Le premier parcours est une balade dans cette forêt. Il permettra de découvrir les essences végétales qui la composent et distribuera les neufs enclos thématiques reflétant l’histoire haïtienne ; croix des Bossales, Tortugas pirates camp, Maroon camp, Sans Souci palace, Perattes camp, santo Domingo cathédrale, Ovando church, St Louis sud Vauban, la citadelle. Pour accéder à la tour, on emprunte une série d’escaliers, d’escalators, d’ascenseurs à l’air libre. Sorte de rues verticales. Ces circulations s’animent des vitesses aléatoires des flux des personnes qui les composent. Parfois, certaines d’entre elles ne font que relier une partie des éléments de programme. Ils agissent ainsi comme des coupes circuit ou des raccourcis. Au fur et à mesure que l’on arpente ce paysage vertical, nous disposerons des cadrages sur l’environnement qui deviendront les belvédères les plus spectaculaires à des kilomètres à la ronde. Alors on verra la mer, pourquoi veut-on toujours voir la mer ?
Il serait presque grotesque d’avoir la vanité de poser sur un tel projet sa marque personnelle et unilatérale. Nous envisageons alors de réfléchir avec des artistes haïtiens bien sûr, mais pas seulement. Ne serait-ce que parce qu’Haïti est pluriethnique. Nous allons avec eux emballer l’objet ainsi constitué. Nous proposons d’adapter un thème récurrent dans bien des pays pauvres ; la customisation des transports en commun.
Pousse Pousse ; ToukTouk et en Haïti, TapTap. Chacun d’entre eux et une unique merveille et une fierté absolue pour celui qui le conduit.
La tour reprendra cette esthétique onirique et alors, elle deviendra un monument, c’est-à-dire un objet servant de repère et de point de ralliement.
Libre à chacun d’imaginer la suite, libre à chacun…
L’imagination introduit l’étrange dans le quotidien, le rêve dans la réalité, l’inattendu dans l’évidence, la vie.

Matthieu Poitevin