Comment soigner et guérir une ville dont la maladie n’en finit plus ?

Avec sa programmation placée cette année sous le sceau de l’« Extrem’City », le festival de la Ville porté par l’association Va jouer dehors ! se positionne en réaction à la folie urbaine et aux projets démesurés qui surgissent un peu partout dans le monde. Une position que défend Matthieu Poitevin, architecte, fondateur de l’agence d’architecture Caractère Spécial, professeur à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille et Président de l’association Va jouer dehors !.

Pourquoi la place de l’architecte est-elle à ce point dévalorisée alors que son rôle est de servir le collectif ? Au mieux, il est considéré comme un une sorte de maçon pas très doué, au pire, comme un intermédiaire qui ne sert à rien. Certains ne sont plus loin de le voir comme un archaïsme dont on peut se soustraire maintenant que l’IA est partout.

La ville épuisée

La ville est malade. La pauvreté se répand au sol tandis que la richesse s’érige en tour érectile : comme si d’en haut on ne voyait même plus en bas. L’arrogance est à son paroxysme, l’espace public réduit à de l’insignifiance. La ville s’épuise. Il y fait bien trop chaud. Les jardins et les espaces verts sont trop petits Les arbres y sont une simple caution. Les matériaux de construction perdent année après année en qualité dans un but de rentabilité. Les espaces n’ont d’extérieurs que le nom.

Et pourtant, rien ou presque n’est fait pour que cela change. Pourquoi ? Peut-être parce que c’est « compliqué », que les chances de succès n’y sont pas garanties, et que cela demande de la réflexion et du temps. À l’heure où la réflexion politique se limite à un tweet X, le temps n’y est pas.

« Qui d’autre que l’architecte a la capacité de proposer des pistes de solutions ? »

La ville est faite pour toutes et tous, pour que règne la dignité des humains, et des autres espèces aussi que l’on oublie. C’est un organisme vivant, avant toute chose. Or qui d’autre que l’architecte a la capacité de proposer des solutions ou au moins des pistes de solutions ? Quelle autre profession est ainsi au croisement de la création, du politique, de la sociologie, de l’économie, de l’humain en somme ? Et pourtant rares voire inexistantes sont les prises de paroles des architectes…

Peut-être parce que sa place d’individu a gravement pris le pas sur celle de citoyen. Ce faisant, il pense d’abord à son nombril ou à son cul pour le dire plus prosaïquement plutôt qu’à l’intérêt commun. Voilà pourquoi il est à côté de la plaque.

Par définition, son travail est d’œuvrer pour l’intérêt commun, non pour le sien, individuel donc forcément minuscule. La ville est devenue une somme de nombrils au lieu d’être un corps tout entier ! Imaginez-vous recouverts de nombril ou pire, si l’on se réfère plus haut…

Prendre soin de la ville

L’architecte ne sait plus trop où il a mal. Un peu comme la ville elle-même. Historiquement lié à la culture et à la création (donc au politique), il est devenu un simple exécutant de contingences financières. Il faut le réveiller et lui rappeler à quoi il sert et ce qu’il sert !

« L’urgence est de faire en sorte que la ville redevienne un terrain d’expérimentation »

La ville est malade. Et quand on est malade, on cherche à être soigné. Ne rien faire ne risque pas de soigner quoi que ce soit, c’est une telle évidence et pourtant on en est là : on pense pouvoir s’en sortir sans rien faire autrement, alors que plus rien ne fonctionne. Dans la situation de crise actuelle, l’architecte doit, sans attendre, de toute urgence, et sans hésiter, prendre la ligne de front et combattre le cynisme ambiant synonyme de profit personnel immédiat au détriment de l’après qui devrait être la préoccupation majeure et dont tout le monde semble se foutre.

Et si la ligne culturelle, artistique ou politique du métier d’architecte ne parle plus à personne alors peut être qu’on devrait le considérer plutôt comme un plombier. S’il est perçu non pas comme un maçon mais comme un plombier, on se rendra en effet d’avantage compte de son utilité.

Puisque la ville explose comme une canalisation bouchée, et qu’elle fuit de partout : il lui faut un plombier ! L’architecte-plombier aura comme premier travail déjà de réparer ce qui peut l’être : il doit colmater, boucher, souder, fraiser, polir, nettoyer et ensuite chercher à la soigner.

Comme un médicament ça ne se trouve pas en une fois, il faut tenter, rater, tenter encore et encore. Rater mieux en somme. On explore, on rate, on explose, on prend le temps, on réfléchit, on suit une piste, on explore, on se plante, on recommence mais on cherche.

L’urgence est de faire en sorte que la ville redevienne un terrain d’expérimentation plastique, politique, sociale, économique et artistique pour que chacun d’entre nous s’y sente à sa place, valorisé et digne.

par Matthieu Poitevin, le 6 octobre 2023