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« Il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer mais de chercher de nouvelles armes »
Gilles Deleuze

La douceur survient toujours après les cris, les larmes les angoisses et les peurs. On n’en connaît jamais la cause mais on en ressent les effets. Il est temps de penser une ville douce, un Noailles radicalement doux. Parce que cette ville et ce quartier en ont besoin. Il faut pacifier le lieu, il faut faire la place pour que la douceur puisse ici renter par effraction. Écarter les lignes entre la vie et la mort, entre les origines et les lendemains.
La douceur est bienveillante, protectrice et compassionnelle. Elle ouvre le champ aux métamorphoses des choses et fabriquera ici et ailleurs une autre qualité de présence ouverte à un monde sensible. Il y de l’animalité et de la sauvagerie dans la douceur, il y a une connexion directe de l’humanité avec les éléments, il y a une
vérité. On ne peut pas tricher avec elle, sa puissance est indéfinissable et infinie. La douceur consiste à prendre soin, d’abord. Ici nous prenons soin d’un quartier. La douceur est une intelligence qui, appliquée à la ville, doit parvenir à sublimer l’étonnement. Parce qu’elle suppose une interaction avec l’autre, elle est un gage de conscience de valeur d’altérité et une exigence radicale pour faire le bien, à défaut; le mieux et peut-être même le beau.
Ce n’est pas un îlot qui doit être démonstrateur, c’est un état d’esprit général, une volonté globale pour que Noailles soit un exemple de quartier en fête sensible. Cette proposition est une promesse, la promesse qu’ici comme partout ailleurs peut renaître; des corps brisés , des pierres cassés, des sols jonchés et délaissés ; quelque chose de nouveau, quelque chose de vrai, quelque chose de beau. Il devient assez ridicule de penser la ville de demain ici sans considérer ce qu’elle sera très vite ailleurs. Bientôt, un tiers de l’humanité vivra dans un bidonville. Nos villes sont au point de rupture. Plus de 90% de l’urbanisation de ce siècle sera due
à la croissance des taudis.
À la fin de ce siècle, les plus grandes mégapoles ne seront plus Londres et Tokyo; elles seront presque toutes en Asie et en Afrique, et seront bien plus grandes que les métropoles d’aujourd’hui. Lagos devrait avoir une population de 88 millions
d’habitants. Dhaka, 76 millions. Kinshasa, 63 millions. Le monde se restructure fondamentalement.
Et s’il y avait un nouveau type de villes qui conviendrait mieux à ce siècle? Plus léger, montrant plus de tact et étant plus adaptatif que jamais. Et si l’avenir de nos villes pouvait provenir de la refonte des taudis? La ville, nous la voulons durable, piétonne, accueillante, habitable. Ces termes sont souvent utilisés pour brosser un tableau de notre avenir urbain préféré. Pourtant, la notion formelle de ville est assez calcifiée; c’est lourd, maladroit et inflexible. Les villes d’aujourd’hui manquent de la
flexibilité nécessaire pour absorber les nouvelles possibilités radicales. À quoi servent les nouvelles solutions si le système ne peut les absorber.
Il y a ceux pour qui l’avenir fait peur et qui ne peuvent imaginer autre chose que ce qui existe. Ceux-là veulent à grands cris taxidermiser ce qui est, pour être d’abord et avant tout rassurés. Il y a ceux qui estiment que la vie c’est d’abord du mouvement et que la ville a besoin d’être questionnée, manipulée, transformée, pour répondre à des usages de notre temps. C’est ce que nous tachons de faire ici, faire de Noailles un exemple, pas un modèle. L’exemple d’un quartier animé, blessé et meurtri qui possède en son cœur le terreau d’un renouveau enchanteur pour la ville au présent.

Matthieu Poitevin